Décembre 2009
“Ô
mon beau livre” par Lucie Jasmin
Bonjour chers clients et
amis! L’an 2010 marquera le 75e anniversaire de la
Flore laurentienne du Frère Marie-Victorin. Afin de souligner
cet anniversaire, nous avons invité l’auteur Lucie Jasmin à
nous raconter sa version de l’événement. Fidèle à sa manière,
Lucie Jasmin nous livre un texte inspiré qui présente une
vision à la fois documentée et personnelle de ce monument de
l’histoire de la botanique du Québec. À quelques jours de Noël,
c’est avec une grande joie qu’Indigo vous offre ce
magnifique texte.
La
Flore laurentienne,
œuvre à la fois scientifique, pédagogique et patriotique du
frère Marie-Victorin ,
apparut dans le paysage du Québec au printemps de 1935. Un
in-quarto de plus de 900 pages, décrivant et commentant 1568
espèces
et qui, selon son auteur, ne prétendait être qu’un « ouvrage
de commodité » destiné à offrir à ses compatriotes
« un moyen d’acquérir une connaissance générale, mais
aussi exacte que possible, de la flore spontanée de leur pays ».
. . Clin d’œil
de la part de Marie-Victorin qui était bien certainement à même
d’évaluer l’envergure du travail qu’il avait accompli.
Ce projet avait exigé
plus d’un quart de siècle de
patientes recherches et de travaux sur le terrain. Mais j’aime à croire que dès 1905,
en compagnie du frère Rolland Germain (1881-1972) son
collaborateur et l’ami de tous les instants,
il avait déjà amorcé ce voyage extraordinaire - qui
n’en finira jamais - à travers cette mythique Laurentie
.
Jusqu’alors, la
botanique canadienne française s’était confinée à dresser
le catalogue des espèces végétales. Grâce à Marie-Victorin,
la botanique, l’une de ces « petites sciences »
tant moquées, allait prendre une toute autre tournure.
La botanique telle que la concevait et la pratiquait le
frère Victorin, évolutionniste convaincu,
relevait en fait de la phytogéographie, partie de la
botanique qui étudie la répartition des végétaux à la
surface du globe, les causes de cette répartition, les caractéristiques
du milieu où ils croissent et les relations qu’entretiennent
les espèces entre elles. Comme à son accoutumé,
Marie-Victorin le formule ici d’une manière plus élégante :
« Dans la forêt, c’est à chaque être en particulier
qu’il faut demander pourquoi il est là, et pourquoi pas
ailleurs, ce qui le pousse en avant et ce qui le retient, ce qui
le tue ou ce qui multiplie sa vie. »
Voilà les questions auxquelles la Flore
laurentienne allait apporter des réponses et conséquemment
livrer la première analyse géobotanique de la partie méridionale
de la province de Québec. De surcroît elle peut être considérée
comme le manifeste de la pensée évolutionniste de Victorin .
Étonnamment cet
ouvrage surgissait dans la frilosité intellectuelle de l’époque,
en plein cœur de la crise économique. La Flore
laurentienne, c’est un phare à longue portée, girant sa
lumière salvatrice dans la nuit noire de la grande noirceur
d’alors.
*
*
*
Mais à chaque époque
sa part d’obscurités et la nôtre n’y échappe certainement
pas. Se pourrait-il, qu’encore aujourd’hui, Marie-Victorin
puisse éclairer notre fragile lanterne d’Homo sapiens ?
J’en suis totalement convaincue. Et ce malgré le fait qu’en
soixante quinze ans d’existence, sa Flore ait pris un
petit coup de vieux et que, chez les botanistes de haut fût,
elle soit considérée un tantinet dépassée. Sans doute le frère
Victorin serait le premier à se réjouir de cet état de fait.
Mais
voilà ! N’étant ni botaniste, ni même bien savante de
sciences, je parle d’un tout autre point de vue. N’empêche
j’ai fait de la Flore laurentienne l’un de mes livres de prédilection, une sorte
de livre de chevet, comme on dit parfois. Et je dois avouer,
qu’à cet égard, elle
me sert tout autant d’oreiller que de réveille-matin :
l’oreiller pour y rêver en grand et le réveille-matin pour
m’ouvrir les yeux sur la fragilité de notre « domaine
sous le ciel ».
Dans
la Flore, je me suis
tout d’abord attardée aux illustrations à l’encre noire
qui, je le concède, n’ont rien à voir avec les magnifiques
photographies en couleur que l’on peut découvrir dans les
ouvrages modernes dédiés à la botanique. Mais, pourrait-on
seulement imaginer la Flore
laurentienne sans le magnétisme que lui confèrent les 2800
illustrations réalisées par le frère Alexandre Blouin (1892-1987),
professeur au Mont Saint-Louis?
Je
lis et relis la magistrale Esquisse générale de la Flore
laurentienne que Marie-Victorin a enchâssée au tout début
de l’ouvrage. Il
me semble que j’aborde les paysages avec des yeux neufs,
Marie-Victorin m’apprenant à les imaginer en mouvement dans
l’espace et le temps.
Pour
ensoleiller ma journée, il me suffit d’ouvrir le beau livre
au hasard, d’y parcourir l’une de ces innombrables notes
encyclopédiques que le frère a glissées à la suite des
austères et bien souvent rebutantes descriptions botaniques des
genres et des espèces. Ce sont justement ces notes encyclopédiques
qui me parlent le plus, car elles furent rédigées par
Marie-Victorin le professeur et l’humaniste, celui-là même
qui avait tant à cœur « de faire de la Flore
laurentienne quelque chose de vivant et d’humain ».
A
d’autres moments encore, quand besoin est de me réfugier loin
de la fureur du monde, j’entre dans la Flore
sur la pointe des pieds, comme on avance à l’intérieur
d’une petite chapelle paisible et familière. Et qu’est-ce
que je peux bien trouver là qui me rassérène à ce point ?
De la poésie. Toute simple.
De la poésie en voulez-vous ? En voilà, à pleines
pages parfumée. Ainsi, tous ces beaux noms populaires de
plantes, ceux là mêmes dont nos aïeux ont baptisé les
humbles formes végétales qui les entouraient. Ces noms
bruissent à mes oreilles telle une litanie.
Il faut savoir que Marie-Victorin voulait les recueillir à tout
prix ces mots, car il lui importait que l’on entretienne et
transmette ce patrimoine. Il est ainsi parvenu à recenser tout
près de 400 noms qui s’appliquent à 300 espèces qui
croissent dans la province de Québec. Mais, même enracinés
dans la Flore, ces trésors
de l’imaginaire amérindien, français, anglais et
canadien-français que sont les appellations vernaculaires
survivront-ils au passage du temps? J’en doute fort. Dès 1935
le botaniste avait d’ailleurs auguré que « ce
patrimoine ne s’enrichirait plus ».
De nos jours, le frère Victorin pleurerait comme un
enfant en découvrant la menace qui pèse sur sa Laurentie
bien-aimée : nos plantes, nos arbres, ne dirait-on pas
bien souvent que leur présence nous indiffère. Qui se désole
un tant soit peu de leur absence et de leur silencieuse
disparition ?
*
*
*
Tout
au long de sa vie, Marie-Victorin fut animé par cette profonde
conviction selon laquelle « la vraie culture et le véritable
humanisme exigent une sorte de retour à la Terre, et qu’en
reprenant contact avec la nature, qui est notre mère, »
nous retrouverons « la force de vivre, de lutter, de
battre des ailes vers des idéals rajeunis ! ».
“Ô mon beau livre” !
Cette incroyable Flore!
Puisse mon propos vous inciter à la trimballer partout lors de vos pérégrinations
à travers le notre pays laurentien.
Puisse la Flore laurentienne occuper la place qui lui est dévolue
sur les rayons tranquilles de votre bibliothèque.
Puisse le frère Marie-Victorin devenir l’un de vos compagnons de
route !
C’est la grâce que je vous souhaite en 2010.
Notes : toutes les notes qui apparaissent dans le texte
peuvent être lues en les survolant à l’aide de votre
pointeur.
En 2004 Lucie Jasmin et Gilles Beaudet ont établi et
annoté l’édition du texte intégral de Mon Miroir –
Journaux intimes 1903 -1920 - Frère Marie-Victorin (Fides).
Depuis 2007, Lucie Jasmin présente
une conférence Marie-Victorin et l’Odyssée de la
Flore laurentienne. On peut obtenir de plus
amples informations à ce sujet en écrivant à l’Association
des familles Kirouac afkirouacfa@hotmail.com
ou jasmin.lucie@videotron.ca.
Tout
au long de l’année 2010, nous vous tiendrons informés de son
agenda.
Joyeuses
fêtes à tous!
Prochain
bulletin : 2010 année internationale de la biodiversité
PS :
Nos bureaux sont fermés du 1er décembre 2009 au 31 janvier
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Marie-Victorin, Le bois de plomb, Bibliothèque des Jeunes
Naturalistes, Tract 36, p. 4. J’ai malheureusement omis de
noter où j’ai pris la première définition.